S'éveillait donc Gargantua environ quatre heures du matin. Cependant qu'on le frottait, lui était lue quelque pagine de la divine Ecriture hautement et clairement, avec prononciation compétente à la matière, et à ce était commis un jeune page, natif de Basché ; nommé Anagnostes. Selon le propos et argument de cette leçon, souventes fois s'adonnait à révérer, adorer, prier et supplier le bon Dieu duquel la lecture montrait la majesté et jugements merveilleux. Puis allait aux lieux secrets faire ex
(...)crétion des digestions naturelles. Là son précepteur répétait ce qu'avait été lu, lui exposant les points plus obscurs et difficiles. Considéraient l'état du ciel, si tel était comme l'avaient noté au soir précédent, et quelques signes entrait le suleil, aussi la lune, pour icelle journée. Ce fait était habillé peigné, testonné, accoutré et parfumé,durant lequel temps, on lui répétait les leçons du jour d'avant. Lui-même les disait par coeur et y fondait quelques cas pratiques et concernant l'état humain, lesquels ils étendaient aucune foi jusque deux ou trois heures, mais ordinairement cessaient lorsqu'il était du tout habillé. Puis par trois bonnes heures lui était fait lecture. Ce fait, issaient hors, toujours conférant des propos de la lecture, et se déportaient en Bracque ou ès prés.et jouaient à la balle. à la paume. à la pile trigone, galantement s'exercant les corps comme ils avaient les âmes auparavant exercé. Tout leur jeu n'était qu'en liberté, car ils laissaient la partie quand leur plaisait, et cessaient ordinairement lorsque suaient parmi les corps ou étaient autrement la. Adonc étaient très bien essuyés et frottés, changaient de chemise,et, doucement se promenant, allaient voir si le dîner était prêt. Là attendant, récitaient clairement et éloquentement quelques sentences retenues de la leçon. Cependant Monsieur l'Appétit venait, et par bonne opportunité s'asseyaient à table. Au commencement du repas était lue quelque histoire plaisante des anciennes prouesses, jusques à ce qu'il eût pris son vin. Lors, si bon semblait.on continuait la lecture, ou commencaient à deviser joyeusement ensemble,parlant,pour les premiers mois, de la vertu propriété, efficace et nature de tout ce que leur était servi à table : du pain, du vin, de l'eau,du sel, des viandes, poissons,fruits,herbes,racines,et de l'apprêt d'icelles.Ce que faisant, apprit en peu de temps tous les passages à ce compétents en Pline, Athénée, Dioscorides, Julius Pullux, Galien, Porphyre, Oppian, Pulybe, Hélodore, Aristoteles, Elien et autres. Iceux propos tenus, faisant souvent, pour plus être assurés, apporter les livres susdits à table. Et si bien et entiérement retint en sa mémoire les choses dites, que, pour lors, n'était que médecin qui en sût à la moitié tant comme il faisait. Après devisaient des leçons lues au matin et parachevant leur repas par quelque confection de cotoniat .s'écurait les dents avec un trou de lentisque, se lavait les mains et les yeux de belle eau fraiche et rendaient grâces à Dieu par quelques beaux cantiques faits à la louange de la munificence et bénignité divine. Ce fait, on apportait des cartes,non pour jouer, mais pour y apprendre mille petites gentillesses et inventions nouvelles lesquelles toutes isulaient d'arithmétique. En ce moyen entra en affection d'icelle science numérale,et,tous les jours après dîner et souper, y passait temps aussi plaisantement qu'il soulait ès dés ou ès cartes. A tant sut d'icelle et théorique et pratique si bien que Tunsial, Anglais qui en avait amplement écrit, confessa que vraiment, en comparaison de lui, il n'y entendait que le haut allemand.
Et non seulement d'icelle,mais des autres sciences mathématiques comme géométrie astronomie et musique; car, attendant la concoction et digestion de son past, il faisaient mille joyeux instruments et figures géométriques,et de même pratiquaient les canons astronomiques. Après s'ébaudissaient à chanter musicalement à quatre et cinq parties, ou sur un thème à plaisir de gorge.