BUSIRIS
Mon avis, princes, après constat de visu et enquête subséquente, est que les Grecs se sont rendus vis-à-vis de Troie coupables de trois manquements aux règles internationales. Leur permettre de débarquer serait vous retirer cette qualité d’offensé qui vous vaudra, dans le conflit, la sympathie universelle.
HECTOR
Explique-toi.
BUSIRIS
Premièrement ils ont hissé leur pavillon au ramat et non à l’écoutière. Un navire de guerre, princes et chers collègues, hisse sa flamme au ramat dan
(...)s le seul cas de réponse au salut d’un bateau chargé de bœufs. Devant une ville et sa population; c’est donc le type même de l’insulte. Nous avons d’ailleurs un précédent. Les Grecs ont hissé l’année dernière leur pavillon au ramat en entrant dans le port d’Ophéa.
La riposte a été cinglante. Ophéa a déclaré la guerre.
HECTOR
Et qu’est-il arrivé ?
BUSIRIS
Orphéa a été vaincue. Il n’y a plus d’Ophéa, ni d’Ophéens.
HÉCUBE
Parfait.
BUSIRIS
L’anéantissement d’une nation ne modifie en rien l’avantage de sa position morale internationale.
HECTOR
Continue.
BUSIRIS
Deuxièmement, la flotte grecque en pénétrant dans vos eaux territoriales a adopté la formation dite de face. Il avait été question, au dernier congrès, d’inscrire cette formation dans le paragraphe des mesures dites défensives-offensives. J’ai été assez heureux pour obtenir qu’on lui restituât sa vraie qualité de mesure offensive-défensive: elle est donc bel et bien une des formes larvées du front de mer qui est lui-même une forme larvée du blocus, c’est-à-dire qu’elle constitue un manquement au premier degré! Nous avons aussi un précédent. Les navires grecs, il y a cinq ans, ont adopté la formation de face en ancrant devant Magnésie. Magnésie a dans l’heure déclaré la guerre.
HECTOR
Et elle l’a gagnée ?
BUSIRIS
Elle l’a perdue. Il ne subsiste plus une pierre de ses murs. Mais mon paragraphe subsiste.
HÉCUBE
Je t’en félicite. Nous avions eu peur.
HECTOR
Achève.
BUSIRIS
Le troisième manquement est moins grave. Une des trirèmes grecques a accosté sans permission et par traîtrise. Son chef Oiax, le plus brutal et le plus mauvais coucheur des Grecs, monte vers la ville en semant le scandale et la provocation, et criant qu’il veut tuer Pâris. Mais, au point de vue international, ce manquement est négligeable. C’est un manquement qui n’a pas été fait dans les formes.